1
/ Le matériel inépuisable qui touche au paganisme slave et qui a survécu
presque jusqu'à nos jours, n'a pas trouvé toute sa place dans ce livre.
L'exposition systématique que j'ai faite n'a été menée que jusqu'aux
derniers siècles avant notre ère. Ni les croyances des Slaves au temps de
Pline et de Tacite, ni le fond si riche des données sur le paganisme de la
Russie kiévienne, n'ont trouvé la place qu'ils méritaient dans les pages de
ce livre, même si l'auteur a, pour des raisons diverses, fait appel tantôt aux
chroniques des Xe –XIIIe siècles
tantôt à des idoles comme celle de Zbroutch, tantôt aux sermons contre le
paganisme du XIe au XVIe siècles.
Ces sources diverses ont été introduites pour donner une explication rétrospective
à telle ou telle conception religieuse plus archaïque.
L'étude solide de Lowmianski, consacrée aux VIe –XIIe
siècles de notre ère, et qui prolonge en quelque sorte chronologiquement ce
livre1 peut compléter l'exposition inachevée que j'ai faite du thème
du paganisme.
2
/ L'attention qui est portée dans ce livre à la période la plus archaïque,
souvent préhistorique, de la Slavie, est entièrement justifiée par le fait
qu'à l'époque de la Russie kiévienne, on assiste à << la mort des
dieux >>, éliminés de la conscience populaire par les formes nouvelles
de la théologie chrétienne. Mais les racines des conceptions païennes
s'enfoncent dans l'ère primitive lointaine de la préhistoire. Une recherche spéciale
a été entreprise dans << La profondeur de la mémoire >> pour déterminer
à partir de quelle profondeur chronologique, ou de quel stade de la pensée
humaine, tels ou tels thèmes, figures, ou conceptions ont perduré jusqu'à
l'art populaire relevé par les ethnographes aux XIXe-XXe siècles
(dans les légendes, rites, conjurations, ornementation.
3
/ L'analyse de la profondeur de la mémoire populaire nous a menés à un résultat
quelque peu inattendu mais très important : il s'est avéré que l'évolution
des conceptions religieuses ne se faisait pas par remplacement complet de
certaines formes de croyances par d'autres, mais par superposition des nouvelles
formes sur les anciennes. Les conceptions archaïques, apparues à des stades précoces
de l'évolution, se sont maintenues, en dépit du fait qu'à côté (peut-être
au-dessus) d'elles s'étaient déjà constituées des couches nouvelles.
Les sondages faits dans l'époque primitive très éloignée (paléolithique,
mésolithique) n'ont pas eu pour but une reconstitution pleine et entière des
sources (communes à toute l'humanité) des conceptions religieuses, ils
cherchaient seulement à déterminer l'époque et les conditions d'apparition de
ces phénomènes de survivance, qui, dans le folklore des pays slaves, ont
perduré jusqu'au XXe siècle.
L'établissement d'un intervalle chronologique entre l'apparition d'un
fait ou phénomène et la fixation de celui-ci en tant que survivance
(intervalle qui peut parfois être calculé en dizaines de millénaires) permet
de généraliser le phénomène en question sur toute l'ampleur de cette durée.
4
/ Toute une série d'éléments de la littérature orale slave de l'Est remonte
aux chasseurs primitifs du paléolithique : incantations avec adresse aux forces
de la nature, conjurations contre le mal (les vampires), figure de <<
monstre à trompes >> entouré de feu ( le mammouth?), Culte de la patte
d'ours, héros de conte comme Oreille d'ours, mi-homme mi-ours, héros habillés
de peaux de bêtes, tout cela, ce sont des échos de l'âge de la pierre.
5
/ Selon toute vraisemblance le culte de Volos-Vélés remonte aussi à la
profondeur du paléolithique. Il faut reconnaître comme juste l'hypothèse des
linguistes comme quoi cette divinité s'identifiait à un ours. On peut penser
que c'était primitivement un dieu du gibier, << dieu de la bête morte
>>, qui a pendant longtemps gardé son lien avec le monde des morts.
Volos était, selon toute vraisemblance, non pas une divinité céleste (
au paléolithique, le ciel ne jouait aucun rôle ; le monde était conçu comme
plat), mais le protecteur pleinement terrestre de chasseurs audacieux, habillés
de peaux de bêtes et identifiés aux animaux qu'ils attaquaient.
L'ethnographie de nombreux peuples connaît des carnavals avec masque
d'ours obligatoire. Chez les Slaves orientaux, cette mascarade d'hiver (nouvelle
année) et jour de l'équinoxe de printemps (voir les komoïéditsy biélorusses
du XIXe siècle). C'étaient
les jours consacrés à Vélés dans le calendrier païen slave.
A l'âge du bronze, à l'époque des migrations des pasteurs, l'ours Vélés
est devenu << dieu du bétail >>. Sous ce nom, Volos-Vélés a
prolongé son existence jusqu'à la Russie kiévienne, mais le sens de cette
expression s'est alors transformé et s'est mis à signifier << dieu de la
richesse >> (probablement à cause d'une identification entre bétail et
richesse : celui qui possède beaucoup de bétail est riche, N.d.T.).
6
/ L'érudit vieux-russe de l'époque de Vladimir Monomaque a donné une périodisation
très intéressante ( et pour l'essentiel justifiée) du paganisme primitif : à
l'époque la plus archaïque, les gens faisaient des sacrifices << aux
vampires et aux fées >>. On peut traduire ceci dans la langue
scientifique comme un animisme dualistique, une façon d'amadouer les vampires
et de remercier les fées bienfaisantes.
Cet auteur considérait la vénération de Rod et des rojanitsy comme un
deuxième stade. Malheureusement, notre littérature scientifique est passée à
côté de ce thème important des divinités les plus anciennes de la fécondité/fertilité.
Elle n'a pas mis en évidence les racines communes à toute l'humanité, de ces
conceptions et s'est contentée de mentionner de temps à autre les rojanitsy en
tant que divinités subalternes du foyer. L'étude a montré qu'il y avait deux
rojanitsy et que leur culte matriarcal avait précédé le culte du Rod
patriarcal.
7
/ Le culte des deux rojanitsy, déesses protectrices de la fertilité/fécondité,
a connu deux stades essentiels : le stade chasseur et le stade agricole. Nous
pouvons reconstituer le premier grâce aux innombrables mythes des différentes
tribus chasseresses. L'époque de l'apparition de ces conceptions est bien
documenté par les sépultures de chamanes au mésolithique. Les Maîtresses Célestes
du Monde étaient conçues comme mi-femme mi-élanes, elles se trouvaient au
ciel, s'identifiaient avec deux repères astraux fondamentaux, portant les noms
d'une Elane et de son faon : l'actuelle Grande Ourse ( en vieux-russe l'Elan) et
la Petite Ourse.
Par rapport à Vélés, les génitrices mésolithiques constituaient un
stade plus tardif des conceptions chasseresses ; le monde avait déjà cessé d'être
plat et purement terrestre, il se divisait en trois rangées : une rangée inférieure,
souterraine et subaquatique ( avec pour symbole, le dragon), une rangée
moyenne, terrestre, et une rangée céleste, étoilée.
Les Maîtresses du Monde, mère et fille, mettaient au monde tout le
cheptel des quadrupèdes, poissons et oiseaux nécessaires à la gent humaine.
8
/ Les conceptions sur les deux Maîtresses du Ciel sont bien documentées dans
l'art des agriculteurs indo-européens de l'énéolithique ( une partie d'entre
eux sont des ancêtres linguistiques des Slaves). Les rojanitsy de l'époque
agricole sont protectrices des moissons, pourvoyeuses de l'eau-humidité céleste.
Elles conservent parfois leur aspect archaïque de cervidés, qui semblent
emportés dans le ciel par un tourbillon de pluie ; parfois, elles sont figurées
sous forme d'énormes visages qui occupent tout l'Univers depuis la terre
jusqu'au << ciel d'en haut >>. Mais la représentation la plus
courante des deux rojanitsy est ( d'après le principe pars pro toto), celle de
quatre seins, indissolublement liés aux symboles de l'eau nourricière, c'est-à-dire
encore une fois, à la pluie. Ces symboles existent dans l'ornementation de la
vaisselle jusqu'à la moitié de l'âge du bronze, on les trouve chez les Préslaves
de la culture de Trziniec ( XVe-XIIe siècles avant notre
ère).
9
/ Il est probable que, en même temps que ces conceptions, héritées de l'époque
chasseresse, l'idée d'une divinité féminine unique, représentant la terre
qui enfante, soit apparue chez des peuples agricoles. Il est possible que la
figure de la Grande Mère vienne du paléolithique oû elle exprimait l'idée de
fécondité surtout humaine (Vénus stéatopyges), la multiplication du nombre
des chasseurs, le renforcement de la force productive de la tribu. Chez les
tribus agricoles, la Grande Mère était connue, d'une part comme Matriarche du
Monde, mère des dieux et de tout ce qui vit, de l'autre, comme Mère-Terre, Mère-Terre
humide et, en fonction de ceci, comme protectrice de la récolte. En terrain
russe, ceci s'est exprimé sous la forme de la déesse Makoche (Mokoche), seule
divinité féminine incluse par Vladimir le Grand dans son panthéon préchrétien.
Les conceptions sur la Grande Mère unique et sur les deux rojanitsy/génitrices
célestes se sont, vraisemblablement, étroitement enchevêtrées, sans jamais
former de véritable système.
10
/ Le culte des rojanitsy chez les Russes est documenté, premièrement, par une
grande quantité de documents écrits du Moyen Age, et, deuxièmement, par la
source, abondante, que représentent les broderies paysannes de la Russie du
Nord aux XVIIIe –XXe siècles.
En outre, le culte des rojanitsy s'accompagnait du rite annuel de
sacrifice de biches : suivant la légende, chaque année, deux biches ( mère et
fille ) sortaient de la forêt, et on en égorgeait une.
Les broderies figurent les rojanitsy/génitrices telles que les décrivent
les mythes des tribus chasseresses : femmes avec des ramures, parfois avec des
pis. Les traits anthropomorphes sont étroitement mêlés aux traits zoomorphes.
Les génitrices ont généralement la pose d'une << accouchante>>
avec jambes écartées et pliées aux genoux. Parfois on brodait à côté
d'elles de petites têtes de faons nouveau-nés.
Il n'est pas étonnant que les zélateurs de l'Église orthodoxe aient
fortement attaqué pendant six à sept siècles ce culte qui s'étalait avec
tant d'indécence sur les serviettes brodées entourant et ornant les icônes.
Les brodeuses se sont peu à peu efforcées de masquer le réalisme excessif de
leurs génitrices << accouchantes >> et ont donné aux silhouettes
la forme d'une croix, celle d'un arbre avec branches écartées, celle d'une
<< femme-vase >>, etc.
11
/ Des matériaux folkloriques nombreux ( russes, biélorusses, polonais,
lituaniens, etc. ) permettent de déterminer les noms des deux génitrices
slaves : la mère, Lada (<< La grande Lada >>) et la fille, Lélia.
Ce sont deux déesses du cycle de printemps et d'été, liées au renouveau de
la nature, au début des travaux des champs, puis à la récolte et au solstice
d'été. Un cycle important de chansons slaves contient en qualité de refrain
une adresse à Lada. Le Moyen Age connaît un sanctuaire de Lada et Lélia (
Pologne, région des << Monts Venètes >> archaïques ) mentionné
au XVe siècle.
La broderie rituelle russe, dans sont expression la plus haute, connaît
une composition tripartite très intéressante : au centre une haute silhouette
féminine, probablement Makoche, personnification de la Mère-Terre humide ; de
chaque côté deux cavalières ( Lada et Lélia ) avec, parfois, des araires
derrière la selle, ce qui nous conduit au motif folklorique connu de l'accueil
du Printemps (féminin en russe comme Primavera, N.d.T.), monté sur un araire
d'or. Dans cette composition, toutes les participantes ont leurs bras levés en
l'air, vers le ciel, dans une attitude de prière. Les toiles, couvertes de ces
broderies, font visiblement partie du rituel qui accompagne le début du labour
( qui en Russie a lieu au printemps, N.d.T.). Une autre variante de la
composition tripartite a été rattachée, suivant toute vraisemblance, au jour
du solstice d'été : les mains des participants sont abaissées vers la terre où
mûrit la récolte, et toute la composition est surchargée de signes solaires,
ce qui est tout à fait naturel pour une fête au cours de laquelle << le
soleil danse >>.
Le prototype le plus archaïque des broderies, figurant une femme avec
les bras levés vers le ciel ( le soleil ) et entourée d'oiseaux, comme sur la
broderie, provient d'un territoire préslave du VIIe siècle avant
notre ère.
12
/ La déesse Lada, largement connue dans les régions slavo-baltes, peut être
comparée à la grecque Leto ( la
créto-mycénienne Lato) et à la Latone italique. Lada est mère de Lélia ;
Leto est mère d'Artémis et d'Apollon. Le culte de Leto est connu à partir du
XVe siècle avant notre ère, époque où cette déesse occupait en
Crète la première place.
La Leto grecque est née dans la terre des Hyperboréens. Le lien de
Leto-Lato avec la Lada nordique ne fait pas de doute. Il est probable qu'il y
avait là une variante indo-européenne archaïque du culte des deux génitrices,
culte qui a subi des modifications différentes dans le sud gréco-italique et
dans le nord slavo-balte.
Le lien de la déesse avec la fête de la moisson est documenté pour
Lato et Apollon de Délos par l'offrande d'épis de blé, et, pour les rojanitsy
russes, par la fête du neuf septembre où l'on offrait les premiers fruits de
la récolte.
13
/ Une cassure importante dans la relation de l'homme à la nature, dans sa
conception du monde et des forces mystérieuses qui le gouvernent, s'est
produite lors du passage de l'économie de prédation à l'économie de
production.
Si le chasseur primitif dans sa lutte avec le monde animal était
redevable avant tout à lui-même ( à son habileté, à sa hardiesse et à son
endurance ), l'agriculteur, lui, se trouvait dépendant de la nature et d'abord
du ciel, du soleil, de la pluie. Le ciel avec ses astres était pour le chasseur
et, dans une certaine mesure pour le pasteur, le modèle d'un ordre parfait,
d'un système, d'une régularité et d'une succession nécessaires. Le ciel de
l'agriculteur était, lui, inconstant, irrationnel, imprévisible. Le beau temps
et la sécheresse pouvaient être remplacée par des orages, des averses et de
la grêle non propices. La récolte ne dépendait qu'en partie des efforts de
l'agriculteur et, après le labour et les semailles, le laboureur devait
attendre pendant trois mois la pluie qui pouvait se déverser en temps utile,
mais qui pouvait aussi manquer à toutes les attentes et condamner des tribus
entières à la famine.
Ainsi, dès la fin de l'âge de la pierre, on commence à voir apparaître
des conceptions sur des divinités célestes toutes puissantes, terribles ( le
mot russe terrible vient du mot orage ) et incroyablement capricieuses. Ni la
fertilité de la terre bienveillante, ni les efforts du laboureur ne peuvent
rien changer à cette situation fatale. L'homme dans son individualité, la
collectivité dans son ensemble sont écrasés par la nécessité d'attendre
passivement la manifestation de la << volonté divine >>.
14
/ Les agriculteurs de l'énéolithique du IVe au IIIe millénaires
avant notre ère ont élaboré tout un système de conceptions qui s'est, à
bien des égards, transmis aux générations postérieures. La terre, labourée
et ensemencée, est identifiée à une femme ( ou une vierge ) << ayant
conçu dans ses entrailles >>. La
pluie est assimilée aux seins d'une femme ou à une couleuvre. Au-dessus du
ciel, de la terre et de la pluie, ce n'est pas encore un dieu unique qui règne,
mais deux femmes-rojanitsy héritées du mésolithique. Sur les jarres, les
artistes de Tripolié ont dessiné le tableau de leur conception du monde : en
bas, la terre ( terrain sans monde souterrain ) avec des semences plantées et
des pousses en train de croître ; plus haut, le ciel avec le soleil, montré en
mouvement, en une spirale incessante de soleils levants et de soleils couchants,
et avec des bandes de pluie. Au-dessus de tout ceci, près du col du vase sont
figurées ( sous forme d'une ligne ondulée ou en zigzag) des réserves d'eau céleste
assurant la tombée des pluies. Ce tableau du monde correspond entièrement à
celui qui est figuré dans le RigVéda : 1. La Terre. 2. <<Le Ciel moyen
>> avec les astres. 3. << Le Ciel supérieur >> avec les réserves
d'eau.
A côté des énormes visages cosmiques des rojanitsy célestes, dans
l'art de Tripolié apparaissent par la suite des scènes rituelles terrestres
comme, par exemple, les dodola ( jeunes filles revêtues de feuillage )
accomplissant la danse sacrée de la pluie, laquelle nous est connue aussi par
les notes des ethnographes bulgares des XIXe-XXe siècles.
15
/ L'époque relativement brève où les tribus pastorales d'Europe se sont
dispersées (âge du bronze ) a apporté beaucoup de modifications dans la
conscience des gens. L'espace connu s'est agrandi, les kourganes sont apparus,
tertres imitant en quelque sorte la forme ronde de l'espace visible. Le ciel est
examiné avec soin, on fait attention aux groupements d'étoiles ( signes du
zodiaque ), au mouvement du soleil et de la lune, on commence à calculer le
calendrier et on note nécessairement les quatre phases solaires. Une des
inventions les plus intéressantes de l'esprit humain, la théorie géocentrique,
date de cette époque et dure jusqu'à Copernic : le jour, le soleil se déplace
dans le ciel, tiré par des chevaux ou des cygnes, et, la nuit, il se meut sur
un océan souterrain, tiré par des cygnes ou autres oiseaux aquatiques.
Le culte du soleil prend de l'importance ; on le figure dans trois
positions, en soulignant l'idée de mouvement : soleil levant, soleil au zénith,
et soleil couchant. On place dans les tombes près du défunt un vase avec
<< soleil nocturne souterrain >>, soleil porté sur le fond extérieur
du vase, soleil des morts.
16
/ Avec la fin des déplacements pastoraux à la limite des IIIe et IIe
millénaires avant notre ère, les contours des grandes ethnies, et parmi
elles les Slaves ( plus exactement les Préslaves ) commencent à se dessiner.
Environ au XVe siècle avant notre ère, les Préslaves se détachent
de l'ensemble indo-européen. Ils possèdent un fond important de conceptions
religieuses créées à des stades différents de l'époque indo-européenne
commune. Géographiquement, les tribus slaves occupaient les vastes espaces de la
zone de bois et steppes mélangés s'étendant en Europe centrale et orientale,
depuis le Dniepr à l'est jusqu'à l'Oder à l'ouest. Archéologiquement, il
s'agit de la culture de Trziniec ( XVe-XIIe siècles avant
notre ère ). Un peu plus tard, au Ier millénaire avant notre ère,
les différentes parties du monde slave se sont intégrées à des cultures différentes
: la moitié occidentale est entrée dans la sphère de la culture de Lusace (
des Vénètes?), et la moitié orientale dans la sphère de la culture scythe.
Les Grecs ont à tort compté les Préslaves agriculteurs parmi les Scythes
nomades, mais Hérodote s'est expliqué là-dessus en désignant les Préslaves
comme les << Scythes laboureurs >> et en indiquant le nom que se
donnaient à eux-mêmes ces Préslaves des bords du Dniepr : les <<
Skolotes >>. Cette mise à part des Préslaves au sein de l'ensemble
scythe, a permis d'esquisser dans ce livre leur culture et leur religion sur
toute la période du Ier millénaire avant notre ère.
17
/ Une série de changements brutaux dans la conception du monde se produit au début
du ier millénaire avant notre ère. Les modifications importantes introduites
dans les rites funéraires nous le disent. Pendant de nombreux siècles, les Préslaves,
leurs voisins, leurs ancêtres, ont enterré les morts en position recroquevillée
: la pose du fœtus était artificiellement donnée au mort ; le corps-fœtus était
abondamment couvert d'ocre rouge, reproduisant les entrailles maternelles. Le défunt
était considéré comme devant re-naître, se réincarner dans un être vivant
nouveau. On le préparait donc à cela. Ces conceptions étaient étroitement liées
au totémisme.
Aux IXe-VIIIe siècles avant notre ère, presque
partout sur le territoire qui nous occupe, on renonce à cette forme
d'enterrement. On se met à enterrer les morts dans la pose d'un homme qui dort.
L'homme doit garder dans l'autre monde sa forme humaine ; il acquiert le repos
éternel, il gît en repos, il n'est plus menacé de se transformer en loup (
ceci n'existe plus que pour les rites de Nouvel An ) ou en oiseau.
18
/ Presqu'en même temps apparaît un nouveau rite funéraire, celui de la crémation
sur de grands bûchers. Une nouvelle idée importante est en train de naître,
celle de l'existence de l'âme, qui vit plus longtemps que le corps. L'âme est
invisible, intangible ; se séparant du corps, elle monte en même temps que la
fumée du bûcher vers le ciel et gagne un paradis éloigné (irïï), séjour
des âmes des défunts.
A l'idée du ciel, du souverain céleste et du soleil sont liés les bûchers
annuels que faisaient tous les Slaves pour le Carnaval ( équinoxe de printemps
) et pour le solstice d'été. Les fouilles archéologiques ont permis de
retrouver à la périphérie d'habitats d'époque scythe, des restes d'énormes
bûchers rituels avec des traces de sacrifices de chiens, de chevaux, et des
dessins gravés en creux dans la terre et figurant des cygnes. Il est possible
que les nombreux feux rituels sur les monts soient une manifestation d'un culte
du dieu du ciel Svarog.
19
/ Une question essentielle de l'histoire du paganisme slave consiste à savoir
s'il y a eu un monothéisme préchrétien. Les théologiens de l'Église
orthodoxe se sont toujours opposés à cette idée, considérant le monothéisme
comme un privilège exclusif du christianisme.
Le monothéisme absolu est une fiction même pour les grandes religions.
Si l'on parle de l'Antiquité historique, il est toujours relatif. Ceci vaut
pour qui n'était qu'un chef de panthéon. Le Svarog slave n'était même pas
chef de panthéon.
Le panthéon du prince Vladimir mettait en avant Péroune, mais Anitchkov
a démontré de façon très convaincante que cette mise en avant était liée
à la formation de l'Était kiévien et ne correspondait pas à un archaïsme réel
de ce dieu ( chap. 1, N.d.T.).
20
/ Pendant de nombreuses décennies, la science sur le paganisme slave a commis
une faute, incompréhensible au niveau des sources mais qui s'est répétée
avec obstination : le culte de Rod ou bien a été passé sous silence ou bien a
été décrit comme le culte d'un protecteur du foyer ou d'une sorte de domovoï
ou esprit du foyer. Pourtant Rod dans les sources russes moyenâgeuses est décrit
comme un dieu céleste siégeant dans les cieux, gouvernant les nuages et
insufflant la vie à tous les êtres. Le plus grand nombre de dénonciations ex
cathedra ont été faites contre les festins publics en l'honneur de Rod et des
rojanitsy.
Dans les sermons, Rod est identifié à l'égyptien Osiris, au Baal de la
Bible, au Savaof chrétien, dieu créateur tout puissant.
21 / L'époque de la formation des conceptions sur une divinité suprême
de l'Univers, de la Nature et de l'espèce humaine ne peut être
qu'approximativement déterminée : l'énéolithique agricole ne connaissait que
les rojanitsy/génitrices ; les divinités masculines commencent à apparaître
à la fin de la culture de Tripolié, mais n'y occupent qu'une place secondaire.
Pour que triomphe l'idée d'une divinité masculine en tant que Maître du
Monde, il faut le triomphe complet du patriarcat. C'est à peu près à l'âge
du bronze ( peut-être à la fin, quand le rôle de l'agriculture est devenu
plus grand ) que s'est instauré le culte de Rod, dieu de l'Univers.
22
/ Une figure importante de la mythologie slave est Dajbog. Il est fils de Svarog,
comme Apollon est fils de Zeus. Il est dieu du soleil et de la lumière,
pourvoyeur de bien-être. L'analogie avec l'Apollon antique est ce qui permet le
mieux d'expliquer le culte de Dajbog. L'époque de son apparition est
visiblement liée à l'époque des contacts avec la Scythie au VIe-IVe
siècles avant notre ère : le suffixe bog est un emprunt à l'iranien,
mais la première partie du nom est entièrement slave.
Dans le matériel archéologique préslave du Ier millénaire
avant notre ère, il y a beaucoup de traces diverses d'un culte du Dajbog
solaire : ce sont les feux calendaires, les << chars solaires >>,
tirés par des cygnes. Ces derniers rapprochent encore plus Dajbog d'Apollon.
23
/ Le premier millénaire avant notre ère fut l'époque de l'épanouissement
d'un paganisme préslave patriarcal. Les cultes archaïques de divinités féminines
continuaient à exister, mais l'évolution sociale, le renforcement du pouvoir
des chefs militaires, l'apparition de tendances étatiques, tout cela a engendré
de nouvelles conceptions religieuses et a contribué à la création d'un Olympe
slave avec des dieux masculins à sa tête.
24
/ C'est à l'apogée du paganisme au Ier millénaire avant notre ère
que naquirent les premiers essais de chants épiques héroïques. La lutte avec
les Cimmériens au début du millénaire, la lutte avec les Scythes ( par
construction de murs de défense) au milieu de ce millénaire, et la lutte inégale
avec les Sarmates à la fin, tout ceci a trouvé un écho dans les mythes et les
légendes épiques récoltés au XIXe-XXe siècles sous
l'aspect très déformé de contes et de légendes merveilleux.
Les premiers héros mythiques ont été des forgerons divins, vainqueurs
du Dragon ( incarnation des nomades de la steppe ) et traçant sur lui un énorme
sillon-rempart qui protège la terre russe. Nous devons rattacher à la première
moitié du Ier millénaire avant notre ère une série de
mythes-contes sur les Trois Royaumes, sur le héros Sviétovic ou Sviétozar (de
svet : lumière, N.d.T.) lequel triomphe aussi du méchant Dragon. Hérodote
avait noté le point de départ de ces contes dont le principal héros portait
le nom de Kolaksaï, roi du soleil. A côté de ces héros d'origine royale, le
fond des contes russes contient des contes-mythes où le héros vient de la
campagne, n'obtient pas de royaume, mais triomphe du Dragon.
<< Le paganisme des anciens Slaves >> est un sujet complexe
qui comporte des couches nombreuses : d'un côté, il nous entraîne dans les
profondeurs des millénaires de l'époque primitive, de l'autre, il se manifeste
avec beaucoup de vigueur dans le vécu quotidien de la campagne russe de la fin
du XIXe siècle.
Le sondage entrepris sur la profondeur de la mémoire populaire, a montré
que l'évolution des conceptions religieuses s'était effectuée par le dépôt
en couches de formes nouvelles sur des formes anciennes. Cette constatation
permet de considérer les fragments ethnographiques des sermons ecclésiastiques
dirigés contre le paganisme aux XIe-XIIe siècles ainsi
que les notes des savants aux XIXe-XXe siècles, comme une
sorte d'encyclopédie de L'histoire de la religion à partir du paléolithique.
L'animisme des chasseurs primitifs et les conceptions sur les déesses et les
dieux des agriculteurs primitifs, ont survécu de façon identique dans le
folklore paysan d'époque récente.
La tâche de l'auteur de ce livre a été de montrer l'évolution de
telle ou telle conception sur le monde et sur les forces magiques inconnues qui
le dirigent, et d'en déterminer les dates d'apparition. La tâche n'a pas été
abordé. Mais, premièrement, il est déjà étudié dans une certaine mesure,
et, deuxièmement, pour une bonne compréhension, il nécessite l'examen des
racines historiques du système païen antérieur, ce que l'auteur a tenté ici.
A mesure que les siècles passaient, le paganisme slave est devenu de
plus en plus l'expression d'un point de vue populaire. L'Église ( orthodoxe,
N.d.T.) avec sa culture internationale faite de littérature, peinture,
architecture religieuses et de services liturgiques solennels, s'est mise à
exprimer avant tout une idéologie féodale. Le paganisme, lui, s'est maintenu
à la campagne et a été une forme d'expression de conceptions paysannes
populaires, qui se sont maintenues sur leurs bases authentiques, millénaires.
La culture populaire des XVIIIe et XIXe siècles
est traditionnelle et cette tradition prend ses sources dans le passé païen.
Une partie considérable de l'œuvre populaire est liée au paganisme.
La culture populaire russe est empreinte de pittoresque et de mystère païens.
Des rites anciens comme l'accueil du printemps, le Carnaval et la saint
Jean, avec leurs feux rituels, leurs festins en commun pour la moisson, leurs
mascarades avec masques d'animaux et leurs prédictions de Nouvel An, sont des fêtes
solennelles, réunissant toute la communauté. Une grande quantité du répertoire
de chansons est imprégnée de conceptions du monde païennes. Les rondes
paysannes sont une forme vivante, pittoresque, impérissable, de ce que furent
les danses rituelle, accompagnées de musique et de chant.
A l'époque païenne, l'art était indissolublement lié au paganisme. Ce
n'est pas un hasard si l'auteur du << Dit de la gent d'Igor >>,
faisant montre de sa connaissance de la mythologie païenne ( comme le faisaient
les poètes de la Renaissance) appelle l'aède Boïane, son aîné dans l'art de
la rhapsodie, << petit-fils de Vélés>>.
Il est impossible de comprendre et de connaître la culture populaire et
toutes les formes de l'œuvre paysanne sans en dégager la base archaïque païenne.
Étudier le paganisme, ce n'est pas seulement s'enfoncer dans l'époque
primitive, c'est une façon de comprendre la culture populaire.
1. H. Lowmianski, La religion des Slaves et sa décadence. La publication de ce livre intéressant ne nous délivre pas de l'obligation d'analyser à nouveau le paganisme des Slaves du IIe au IXe siècles de notre ère et celui de la Russie kiévienne, en faisant plus largement appel aux données de l'archéologie et de l'ethnographie. Le travail de Lowmianski, qui prolonge les études de Brückner, Mansikka, Niederlé et Galkovski, laisse toute la place nécessaire à une nouvelle étude prenant en compte une série de thèmes liés au paganisme des Slaves orientaux.